Interview de l’Ambassadeur de France au Tchad

M. Philippe Lacoste, Ambassadeur de France au Tchad a accordé une interview au journal Tchad & Culture, à l’occasion de la célébration du cinquantenaire du Centre d’Etudes et de Formation pour le Développement (CEFOD).

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Tchad et Culture : Que vous inspire la célébration du cinquantenaire du Cefod ?
Philippe Lacoste : Cinquante ans, c’est peu pour le pays de Toumaï mais c’est beaucoup pour une association et le Tchad moderne. C’est l’âge de la maturité et de la sagesse. C’est le signe que le CEFOD a trouvé sa place dans le paysage institutionnel du pays comme gardien de la mémoire tchadienne et gardien de l’unité du pays. Cinquante ans, cela permet aussi de regarder en arrière et de se dire que le pari n’était pas gagné d’avance. S’il a réussi, c’est que le Cefod a su s’imposer par son sérieux, sa méthode, et ses analyses. On peut s’en féliciter. En regardant son histoire, on constate enfin que le Cefod a su évoluer et s’adapter, proposer de nouvelles activités, tout en gardant sa vocation première, celle d’être un lieu d’échange ouvert et un centre de formation.
Tchad et Culture : Lorsque vous dites que le Cefod est gardien de l’unité nationale, qu’est-ce que cela signifie ?
P. L. : A travers son fonds documentaire, le Cefod conserve une bonne partie de l’histoire écrite du Tchad. C’est une institution qui a traversé beaucoup de crises, de périodes de conflits, comme d’autres pays, mais qui a su préserver ce patrimoine. Avant de venir au Tchad, on m’avait dit que si je voulais trouver des sources sérieuses, c’est au Cefod qu’il fallait aller et dans les bibliothèques françaises. Dans d’autres pays, depuis que la France est partie, il faut aller ailleurs pour faire des recherches : à Aix-en-Provence, à Nantes par exemple. Ici, au Cefod, vous avez des ressources, un fonds documentaire unique. C’est pourquoi vous êtes le gardien de la mémoire et de l’unité parce que tous ces livres et autres rapports divers concernent l’ensemble des travaux qui ont été menés sur ce pays, quels que soient la région ou la communauté concernés.
T.C. : Qu’est-ce qui vous a marqué dans les rapports que vous entretenez avec le Cefod ?
P.L. : Je connaissais le Cefod de réputation : sa bibliothèque, ses publications. Pour moi, c’est le meilleur moyen de comprendre la société tchadienne d’aujourd’hui. Trop souvent, par habitude, par confort ou par manque de temps, les diplomates restent entre eux, ils travaillent avec les institutions ; ils ne vont pas assez au contact des populations. Vos activités permettent de mieux connaître le pays et ses aspirations diverses.
De plus, ce qui m’a heureusement surpris, c’est que le Cefod n’est pas simplement un observateur avisé, c’est aussi un acteur engagé. Il ne se contente pas de rassembler les informations, de les synthétiser, mais il organise aussi les débats, des formations. En ce sens, il est une sorte « think tank », c’est-à-dire une boîte à idées.
Une autre activité du Cefod que j’ignorais avant de venir au Tchad concerne le travail d’archivage des sources juridiques. Lorsque l’on veut chercher des références dans n’importe quel domaine du droit, c’est au Cefod qu’on peut les trouver. Or il est essentiel de disposer des textes et des jurisprudences. C’est en effet de cette manière qu’on construit le mieux-vivre ensemble dans un Etat de droit. Cet engagement du Cefod dans la vie quotidienne, au service de la population, je ne l’avais pas mesuré avant de venir ici.

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T.C. : Pensez-vous qu’il existe un terrain sur lequel le Cefod pourrait s’aventurer en dehors de ses activités actuelles ?
P.L. : Votre question m’offre l’occasion de saluer à nouveau le travail formidable réalisé au Cefod dans le cadre de l’élaboration de son plan stratégique 2015-2025. Ce n’est pas un secret diplomatique que de dire qu’à l’Ambassade de France nous l’avons regardé de près pour identifier les modes de fonctionnement des institutions tchadiennes et les grandes problématiques pour l’avenir. Sur le continent africain, il est souvent difficile de travailler sur le long terme, parce qu’on est préoccupé par ce qui se produira demain. Nous sommes tous trop souvent dans l’urgence. Si bien qu’on oublie la dimension du long terme. Vous, au Cefod, vous avez une feuille de route, ambitieuse et éclairante. Vous avez bien identifié les axes pertinents, les domaines dans lesquels vous pouvez poursuivre votre action.
De mon point de vue, et vous le dites bien dans votre document stratégique, tout ce qui touche à la formation des jeunes et des femmes est essentiel pour le développement de ce pays. Pour l’emploi des jeunes. Si vous formez dix bons comptables, je vous trouve dix postes demain. C’est dire qu’il faut réfléchir comment favoriser une éducation réellement tournée vers les besoins de l’économie nationale. Ce qui permet à la fois aux jeunes de trouver leur place et de s’épanouir, de faire vivre leur famille, mais aussi de contribuer à développer leur pays.
Le Cefod doit enfin à mon sens poursuivre ses efforts de valorisation de son patrimoine. Comme je l’ai dit vous disposez d’un véritable trésor qui mérite d’abord d’être protégé comme vous avez su le faire pendant cinquante ans, mais également d’être exploité au bon sens du terme, c’est-à-dire mis en valeur par des chercheurs pourquoi pas à travers des résidences à N’Djamena, comme cela se pratique dans d’autres pays. Par des colloques.
T.C. : S’agissant de l’emploi des jeunes et des femmes, à votre avis en tant qu’ambassadeur de l’ancienne métropole, comment faire aujourd’hui pour inverser la tendance ?
P.L. : C’est un sujet difficile et si on connaissait une recette magique, nous l’appliquerions chez nous en Europe où le chômage des jeunes reste élevé même s’il n’atteint pas le même niveau qu’en Afrique. Encore qu’avec le secteur informel, il est parfois difficile de savoir qui est réellement chômeur ou pas. Il y a des données simples qui correspondent à des postures qu’il faut faire évoluer, y compris dans l’administration française : ce n’est plus le secteur public qui va créer des emplois. Le Président de la Commission de l’Union Africaine, M. Moussa Faki Mahamat, l’a dit de manière claire et courageuse lorsqu’il était venu ici il y a quelques mois au forum de la jeunesse africaine, organisé à N’Djaména. C’est pourtant toujours le rêve de beaucoup de jeunes (et de leurs parents) d’aller travailler dans un bureau ou une administration. Mais en réalité l’avenir de l’emploi des jeunes se trouve dans le secteur privé ou dans la création de leur propre entreprise. C’est ce qui se développe de plus en plus. Nous soutenons ces initiatives à travers, par exemple, la Maison de la Petite Entreprise qui est appuyée par l’Agence Française de Développement (AFD). Il y a beaucoup de besoins au Tchad, notamment dans les services. Il y a de vraies potentialités à développer. Il faut que ces jeunes soient un peu encadrés pour considérer un minimum de données pour bâtir un projet cohérent et viable. Et pas uniquement ouvrir un restaurant ou un salon de coiffure. Un accès au financement par micro crédit doit pouvoir les y aider. Dans plusieurs capitales africaines, des étudiants ont monté un réseau de distribution du pain frais à l’aide des vélos. Ce n’est pas de la haute technologie, ils n’ont besoin que de vélos mais cela fonctionne très bien. Le travail dans les services existe aussi ici. Il faut juste le faire avec sérieux et garantir la qualité. Cela s’apprend. C’est ce que nous essayons de faire.
Il faut aussi impérativement travailler avec le secteur privé. L’ambassade soutient par exemple le master Génie mécanique « Esso » de l’Université d’Abéché et chaque année presque tous ses lauréats trouvent des emplois. C’est une révolution, même en Europe. Les enseignants et le secteur privé doivent se parler d’avantage, qu’ils expliquent leurs besoins respectifs. Sinon, on fabrique des chômeurs diplômés et on alimente les frustrations. C’est le défi à relever : diffuser l’information sur les métiers porteurs et les valoriser. Le prochain sommet Union Européenne-Afrique aura comme thème prioritaire la jeunesse, et son corollaire, celui de l’emploi. Comment faire pour que la jeunesse trouve sa place dans la société ? C’est comme cela aussi que l’Europe s’est développée. Il faut investir dans l’éducation de base, dans des formations professionnelles pour que les jeunes se prennent en charge et participent au développement de leur pays. Les jeunes ne constituent pas une menace mais un formidable potentiel

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T.C. : En parcourant le plan stratégique du Cefod, avez-vous trouvé un domaine dans lequel vous pourriez travailler avec le Cefod ?
P.L. : Il y a deux domaines qui nous intéresseraient plus particulièrement, parmi beaucoup d’autres. D’abord, l’évaluation des politiques publiques et leur impact sur la société. Nous serions intéressés par ce genre de prestations qui sont généralement effectuées par des consultants externes étrangers. Or vous disposez de la compétence et de la méthodologie pour effectuer ce type d’évaluations. Pour le Plan National de Développement 2017-2021 par exemple, un suivi du processus est souhaitable, l’évaluation des différentes politiques sectorielles sont des domaines que le Cefod pourrait investir.
Le second domaine concerne les formations des cadres des ambassades et des organisations internationales présentes au Tchad. La vocation du Cefod est de former les cadres du pays, certes, mais une réflexion sur le rôle des partenaires, des bailleurs me paraîtrait souhaitable. L’Ambassade de France serait heureuse d’être parmi les premiers acteurs à bénéficier de ce type d’échanges. Très souvent, nous sommes exclusivement préoccupés par les tâches quotidiennes, et nous faisons tout pour que les choses avancent le plus vite possible. Mais il est important aussi de prendre le temps de la réflexion pour mesurer le chemin parcouru et envisager, le cas échéant, d’autres pistes.
T.C. : Le Cefod organisera lors de son cinquantenaire un colloque sur le « développement de l’Afrique au 21ème siècle ». Ce rendez-vous sera-t-il l’occasion de jeter les bases de cette coopération ?
P.L. : C’est exactement cela. Cela paraît un excellent début. Mais j’avais aussi en tête quelque chose de plus pratique. Il ne s’agit pas seulement de l’Ambassadeur ou de l’attaché de coopération sectoriel, mais de tous les personnels de l’Ambassade afin qu’ils comprennent mieux l’environnement dans lequel ils évoluent, et comment leurs actions individuelles contribuent à l’ensemble. Un colloque ouvert largement aux partenaires est une bonne initiative. Il faut tout faire pour qu’il soit un plein succès.
T.C. : Pour terminer, quel commentaire faites-vous du différend qui oppose aujourd’hui les autorités tchadiennes aux Etats Unis d’Amérique ?
P.L. : Le Tchad et les Etats Unis sont deux pays amis. La France n’a jamais, dans son histoire, fait la guerre aux Etats Unis. Nous avons été surpris de ce qui s’est passé. Nous faisons tout notre possible pour que les choses reprennent leur cours normal. J’ai eu la chance de travailler quatre ans au sein de notre ambassade à Washington. Je connais l’administration américaine et ses procédures. Elles permettent à chacun d’être traité de façon équitable mais si vous ne répondez pas correctement aux questions posées, si vous ne mettez pas les bonnes croix dans les bonnes cases, cela peut devenir compliqué, y compris pour des Français. Visiblement, il y a eu des incompréhensions. Ce que nous souhaitons, c’est que cela ne porte pas préjudice aux bonnes relations entre ces deux pays, qui sont nos alliés, en particulier dans notre combat contre le terrorisme. Notre vœu est naturellement qu’ils s’entendent et se comprennent. Il faut louer la force du droit aux Etats Unis parce que c’est en grande partie ce qui fait la force des institutions américaines. Hier (17 octobre 2017), la décision présidentielle a été suspendue par un juge fédéral. Vous avez d’un côté une administration, mais vous avez de l’autre un pouvoir judiciaire indépendant qui est tout aussi souverain. C’est cela la force des Etats Unis. Aussi ai-je bon espoir que la situation s’améliore. Nous essayons de rassurer nos amis Américains, et nous encourageons nos amis Tchadiens à faire mieux dans un certain nombre de domaines où il y a des marges d’amélioration.

Interview réalisée par
Nestor H. Malo

Dernière modification : 24/11/2017

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