Entretien avec l’Ambassadeur de France sur les ondes de la Radio N’Darason Internationale (27-04-2020)

À l’issue de la signature de la convention de financement pour projet d’appui à la Radio N’Darason Internationale (1,25 millions d’euros, soit 820 millions FCFA), l’Ambassadeur de France au Tchad Bertrand Cochery a répondu aux questions du journaliste Moussa Mahamat Seid, sur les ondes de la radio. Il a notamment évoqué les pistes d’appui sur lesquelles travaille la France avec les autorités tchadiennes, en réponse à la pandémie de Covid-19.

Moussa Mahamat Seid, journaliste à la Radio N’Darason Internationale : Bonjour Monsieur l’Ambassadeur, je suis ravi de vous retrouver sur ce plateau de la Radio N’Darason Internationale.

Bertrand Cochery :
Bonjour à vous.

Nous sommes ravis de vous rencontrer. Que peut-on comprendre de la convention que vous venez de signer entre l’AFD et la radio ?

Bonjour. Tout d’abord, je suis très heureux d’être avec vous dans ces studios de N’Darason Internationale et je salue vos auditrices et vos auditeurs sur la région du Lac. Effectivement, nous venons de signer une convention pour un montant de 1,25 millions d’euros soit 820 millions de FCFA de subvention de l’Agence française de développement (AFD) à la Radio N’Darason Internationale parce que cela fait partie du développement de nos actions d’appui par l’Agence française de développement à la région du Lac Tchad. Développer, c’est bien, mener des actions sur le terrain, c’est essentiel, mais communiquer et ajouter du lien humain – ce que peut apporter la radio – c’est encore plus important. Agir sur le terrain sans « ce volet de communication » est regrettable, c’est limiter en fait son action. Il ne peut y avoir de développement qui n’inclut cette dimension de relation entre les personnes.

Quand vous êtes sur le terrain, quel est le meilleur levier, le meilleur instrument pour créer ce lien ? C’est encore ce qu’on appelle traditionnellement les radios locales, même si N’Darason est bien plus qu’une radio locale ; c’est une radio internationale, puisque vous passez au-delà des frontières, sur le grand bassin du Lac Tchad.

En cette période de Covid-19, une pandémie qui fait rage dans tous les pays du monde, comment la France peut compter aider le Tchad ?

Déjà, le fait que je sois avec vous ce matin dans vos studios pour pouvoir parler de cette question, cela fait partie de la panoplie des moyens d’action pour lutter contre la pandémie. Il s’est trouvé que j’étais en Guinée Conakry au moment de la grande épidémie d’Ebola qui touchait en particulier la Guinée forestière. Une des actions que nous avions menée consistait justement à soutenir les radios locales en Guinée forestière et aussi sur la basse côte, parce que la communication des messages est un des leviers importants en matière de prévention, éventuellement d’alerte, mais surtout de sensibilisation des populations.

Un des atouts justement de la Radio N’Darason, c’est d’émettre, pas seulement en français, mais surtout et d’abord dans les langues locales. Cela permet de faire, je dirais, une communauté de messages auprès des populations, partagés quelles que soient les langues parlées par les personnes qui nous écoutent. C’est essentiel de pouvoir transmettre les messages auprès des populations, qui sont parfois un peu difficiles à toucher, c’est plus facile que de les faire venir ici à N’Djamena, à plus forte raison, je dirais, dans un contexte où l’on essaie, autant que faire se peut, de maintenir les personnes en activité là où elles vivent. Car c’est aussi l’un des éléments essentiel de la lutte contre le coronavirus.

Cette lutte, ce sont des mesures barrières, des mesures de précaution, bien entendu, mais la vie économique ne doit cependant pas s’arrêter pendant ce temps-là. Quand on est dans un pays comme le Tchad où l’enjeu alimentaire est aussi important, il est essentiel, surtout dans la période où nous nous nous trouvons, que les champs puissent continuer à travailler : que l’on puisse semer, que l’on puisse préparer la prochaine saison agricole.

L’enjeu alimentaire est considérable. Vous voyez très bien quand vous écoutez les informations, quand vous lisez les analyses de part et d’autre sur cette crise mondiale du coronavirus, il y a d’un côté la situation sanitaire et là ces victimes de cette épidémie (il y a heureusement des bonnes nouvelles, je reviendrais là-dessus après), et de l’autre côté l’impact économique.

Aujourd’hui, cet impact économique est réel et je dirais même sans commune mesure avec l’impact sanitaire, en tout cas pour un continent comme le continent africain, et c’est pour cela qu’il faut se mobiliser. C’est ce que nous faisons, au travers d’un certain nombre d’actions, en particulier avec l’Agence française de développement.

Qu’il s’agisse de redéployer un certain nombre de crédits que nous avons déjà engagés et que nous réallouons sur d’autres activités, notamment pour des achats d’équipement de protection, de produits d’hygiène, avec la mairie de N’Djamena et le ministère de la Santé publique, pour un montant de 275 000 FCFA.

Qu’il s’agisse d’appels à projets en direction de la société civile pour essayer d’encourager des actions citoyennes au niveau des quartiers, cela avec le Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade pour un montant un peu supérieur à 260 millions de FCFA.

Qu’il s’agisse, parce qu’il faut penser aux écoles : les écoles sont aujourd’hui à l’arrêt mais les enfants ont besoin de continuer à recevoir éducation et instruction. Ce que nous sommes en train de préparer avec le ministère de l’Éducation nationale, c’est la mise sur pied d’un programme d’éducation à distance, avec un support qui est celui de la France, mais avec un contenu qui est élaboré, évidemment, avec le Tchad. Ce n’est pas un programme français diffusé pour les enfants Tchadiens, entendons-nous bien. Il s’agit d’un programme tchadien, avec un soutien technique français, y compris avec des actions de formation de formateurs pour les enseignants. C’est la prochaine action que je devrais engager avec les autorités tchadiennes.

Enfin, dans le cadre des concours financiers au compte d’affectation spécial qui a été ouvert par le ministère des Finances, la France va financer un tiers des besoins du plan tchadien de 15 milliards de FCFA, c’est-à-dire que nous allons apporter 7 milliards de FCFA, soit 7,5 millions d’euros. C’est un engagement sur lequel nous travaillons qui devrait se concrétiser assez rapidement.

Il ne faut également pas oublier une autre dimension. Le Covid, évidemment, préoccupe tout le monde en ce moment. Tout le monde est sur le pont, sur la ligne, pour faire face à cette épidémie. Je voudrais à cet égard souligner la mobilisation du personnel soignant tchadien, je voudrais non seulement le souligner mais aussi les féliciter pour leur mobilisation, notamment à N’Djamena, et je sais de plus en plus aussi en dehors de N’Djamena, à Abéché, mais aussi dans d’autres partie du pays.

C’est important de soutenir l’action du personnel soignant et de bien marquer cet engagement du ministère de la Santé. Je dis cela contre ce que je déplore parfois, qui est une vision catastrophiste sur le continent africain. Le continent africain est parfaitement capable de mobiliser des moyens africains pour lutter contre l’épidémie. L’Afrique est capable, et je crois que c’est avec cet état d’esprit qu’il faut aborder la lutte contre le Covid.

De toute façon, une épidémie, on arrive à la surmonter avec les moyens nationaux, avec les moyens de la population derrière l’action du gouvernement. Un gouvernement qui agirait seul, sans soutien de la population, n’y arriverait pas. C’est là où l’on en revient sur l’enjeu de la radio car la radio fait passer des messages, elle tisse du lien, cette union qui permet à une population de se dire, oui nous sommes capables, évidemment avec des appuis venant de l’extérieur. S’il n’y a pas cette volonté, cet engagement, cette détermination des populations à vaincre ou à empêcher la diffusion de l’épidémie, on n’y arrivera pas.

De ce point de vue, touchons du bois comme on dit, je trouve pour le moment que le Tchad s’en sort plutôt bien. Je dis cela sans la moindre condescendance de ma part. Quand l’on regarde l’épidémie sur le continent africain, je ne sais pas si le Tchad a la baraka, mais en tout cas, pour le moment, toutes les actions qui sont menées produisent des résultats. 46 cas au total, 15 guérisons, 0 décès. Cela veut dire que les protocoles mis en place, qui sont inspirés de ce qui se fait au Sénégal, de ce qui fait également au Maroc ou avec le professeur Raoult à Marseille, ça marche. Tant mieux, si pour l’instant il n’y a pas de pathologies graves liées peut-être à l’âge avancé des patients, mais il faut que chaque jour soit une victoire et un acte de confiance en soi.

De ce point de vue-là, tout ce qui est fait pour le moment va dans le bon sens. Il n’y a pas de mesure de confinement parce que ce ne serait pas praticable à mon sens au Tchad, il y a des mesures de couvre-feu qui ont été aménagées de 20h à 6h du matin. Je pense qu’elles sont raisonnablement appliquées avec vigilance et juste comme il faut (ni trop, ni trop peu). Il faut que les gens puissent vivre normalement dans les quartiers, surtout en cette période de Ramadan.

À toutes les auditrices et tous les auditeurs de confession musulmane, j’adresse également tous mes vœux, pour que ce mois de prière soit un moins de paix, de sérénité et de concentration sur les valeurs essentielles.

Il ne faut pas oublier qu’à côté de tout ça, il y a les autres causes des autres problèmes de santé. Pendant ce temps-là, le paludisme existe toujours, la rougeole, la tuberculose, tous ces problèmes sanitaires, eux, continuent et continueront hélas d’être des causes de préoccupation majeures qu’il ne faut pas oublier. Le paludisme fait plus de morts que le coronavirus en Afrique. Ce sont des sujets sur lesquels il faut continuer à se mobiliser. Si nous souhaitons qu’une population puisse manifester de la résilience face à une épidémie, il est essentiel de mobiliser tous les autres instruments à notre disposition, et notamment, une bonne nutrition.

Merci Monsieur l’Ambassadeur d’avoir répondu à toutes nos questions.

Merci à vous et portez-vous bien. Appliquez toujours les gestes barrière, songez toujours que l’Afrique a de la ressource.

Dernière modification : 28/04/2020

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